Page de livre

Fiche identification

  • Adresse : 18 bis rue des Châlatres
  • Heure : 18 h 37
  • Date : 3 avril 2014
  • Mesures : h. 18 ; l. 11,5
  • Matériaux : Papier, encre
  • Inventeur : MTx
  • N° d'inventaire : 20140403.1

Géolocalisation

L’Utopie ou la mort !

Texte noir sur papier blanc à peine jauni avec quelques atteintes aux caractères, le temps a passé sur l’archive informelle. Une page recto-verso de « l’écologiste » René Dumont, trouvée dans la rue au printemps 2014, la première page d’un livre édité en 1973 et réédité en 1974 à l’occasion d’une campagne présidentielle aujourd’hui oubliée. Un texte dont je n’avais rien lu avant cette étrange trouvaille. En consultant un exemplaire complet de l’essai, je découvre que c’est le même éditeur et la même collection, « Politique » au Seuil, que le livre de Bernard Lambert, Les Paysans dans la lutte des classes, édité en 1970 et jauni lui aussi, qu’un militant retraité me confie dans un vide-greniers des bords de Sèvre cette même année. À la vue des deux livres ainsi reliés par l’aléa et l’archéologie des poubelles, on comprend mieux pourquoi une page de Dumont a pu ainsi se trouver égarée dans la rue. La reliure n’est pas cousue, c’est alors l’explosion du livre de poche « dos carré collé » en France, la colle vieillie, peut-être encore mal maîtrisée dans ces nouvelles collections post-68, ne résiste pas à des ouvertures trop amples ou trop fréquentes. Aurait-on alors trop manipulé L’Utopie ou la mort rue des Châlatres ?

Toute cette littérature de la décennie 70 ne se montre pourtant pas toujours très affriolante, elle est même souvent rugueuse à la lecture. Les grands récits, une certaine pompe, les lourdes affiliations, les références fortes, sinon obligées, à un marxisme étroitement économiste et sec, font souffler un vent parfois mortifère sur le texte. Les modèles d’imitation sont bien là, même l’ombre du Che plane sur le texte de Dumont, et l’idée d’une alternative simple est illustrée sur la couverture par un aiguillage : des collines arborées et ensoleillées d’un côté, une ville de gratte-ciels enfumés de l’autre. Bref, on ne voit pas toujours les gens, la vie ordinaire derrière les mots, le vernaculaire, l’indigène. Plus encore, leurs auteurs respectifs semblent oubliés. Mais c’est bien ce que la brocante ou la rue nous ramènent impromptu, incongru : Bernard Lambert, un paysan non conformiste et visionnaire, premier député dénonçant à la tribune de l’Assemblée la guerre d’Algérie, créateur du syndicat Paysans-Travailleurs et de la Confédération paysanne ; René Dumont, un agronome à la retraite, enseignant, essayiste et penseur tiers-mondiste vagabond, le premier candidat écologiste à une élection présidentielle en France, sept ans avant la candidature Coluche et l’arrivée de la gauche au pouvoir, un homme d’un certain âge et d’une certaine tempétuosité, un non-professionnel de la politique, un prophète alarmé de l’écologie politique.

Mais qui se souvient de tout ça ? C’est cet état d’une pensée « oubliée », d’une littérature « cachée », d’une cartographie intellectuelle « maquillée », que les auteurs du récent ouvrage Une autre histoire des Trente Glorieuses. Modernisation, contestations et pollutions dans la France d’après-guerre, mettent en scène de manière particulièrement éclairante[1]. Au récit national républicain, les nouvelles élites modernisatrices de l’après-guerre surimposent un récit du consensus national par le progrès technique. Ces élites ascendantes construisent ce récit rédempteur, contre les conservatismes, mais aussi contre les penseurs de la technique et de l’aliénation comme Jacques Ellul, contre les mémoires alternatives, en dissimulant conflits et résistances, pollutions et contre-productivité. Le progrès allait pouvoir panser les plaies politiques et coloniales de la nation et lui rendre son lustre. Ainsi cette représentation socio-historique nommée en 1979 « les Trente Glorieuses » apparaît aujourd’hui comme une mythologie du présent qui s’est voulue performative pour la continuité du progrès et de la croissance, mais qui est d’abord elliptique ou mensongère. Et, au fond, cette page de René Dumont trouvée dans la rue des Châlatres, cette micro-archive, fait écho à cette nouvelle critique historienne. Ce qu’on appelle parfois la « modernité réflexive » ne date pas du tournant des années 90 et de la Conférence de Rio. Depuis le début de la modernité, des réflexions critiques, des résistances, des repentirs, sont à l’œuvre.

En effet, à sa manière, René Dumont est non seulement un écologiste assez tardif, mais aussi certainement un productiviste progressivement repenti[2]. Né en 1904, à l’apogée de l’ère coloniale européenne, antimilitariste précoce, agent colonial dénonciateur de la colonisation, agronome et marxiste travaillant en France, à Cuba, en Chine ou dans les nouveaux États africains, il fait lui aussi partie des nouvelles élites modernisatrices, mais dans une perspective de plus en plus critique. Et c’est dans cette tension entre la geste modernisatrice et la critique d’une société affolée par le consumérisme inégalitaire qu’apparaît le jeune retraité candidat en 1974. Sa dénonciation de l’ère coloniale est devenue une dénonciation de la croissance et de l’ère du développement elle-même, sans toutefois réussir à déconstruire l’escroquerie historique des dictatures du socialisme réel. Dénonciation d’une impasse du capitalisme, non seulement géopolitique et sociale, mais aussi écologique, dans cette description tourmentée de la fragilité des ressources et des interactions entre les sociétés et leurs environnements. Cette posture du repentir tardif n’est pas sans rappeler les trajectoires d’autres acteurs : ouvriers et syndicats ouvriers ne montant des actions en maladies professionnelles qu’après la fermeture de leurs usines, paysans et paysannes retraités de Loire-Atlantique, militants de la transformation agricole, filmés par Julien Marchais dans son très beau Temps des grâces, confessant avec une grande émotion que cette agriculture concentrée, pétrolisée et industrialisée n’est pas du tout celle qu’ils et elles avaient rêvée et voulue.

Alors cette page de René Dumont trouvée dans la rue des Châlatres appelle le souvenir sans doute. Le candidat « atypique », « inclassable », boit des verres d’eau et porte un sous-pull orange pendant les spots de la campagne officielle à la télévision. C’est ce que disent mes souvenirs d’enfance. Une vidéo visible sur le site de l’INA confirme mon impression[3]. Elle est plus documentée que je ne l’imaginais : photographies insérées des fumées de Paris, de la banlieue, d’enfants handicapés de Minamata. Elle est aussi très actuelle, une grande partie des échanges pourrait illustrer sans peine un débat de 2014. Elle questionne par sa radicalité théâtrale ce qu’on appelle aujourd’hui le « développement durable », lequel ressemble de plus en plus à la « croissance verte », c’est-à-dire à « l’éco-blanchiment » du même, l’extension des systèmes de marché et du productivisme dans la société mondialisée. Malgré ses fragilités, ses contradictions, son utopisme dérisoire, son improbable quête de « l’homme nouveau », son austérité glaçante que ridiculiseraient aujourd’hui publicitaires et communicants, René Dumont est un double nécessaire et certain à des personnalités comme Pierre Rabhi, José Bové et bien d’autres, notamment ceux qu’il cite dans le verso de la page trouvée dans la rue [4]. S’ils ne sont pas de la même génération ou ne parlent pas du même endroit, tous partagent ensemble et à des moments différents de leur vie ou depuis des positions sociales différentes, une critique nécessaire de la société productiviste et des systèmes de marché. À l’évidence historique apparente du progrès, tous et toutes offrent les opportunités d’une relecture critique et agissante pour le présent. Oui, même si l’homme n’a fait que 1,74 % au premier tour de l’élection présidentielle de 1974, une seule page de René Dumont dit tout ça. Dans la rue.

 

Frédéric B.



[1] Céline Pessis, Sezin Topçu et Christophe Bonneuil (dir.), Une autre histoire des « Trente Glorieuses ». Modernisation, contestations et pollutions dans la France d’après-guerre, Paris, La Découverte, 2013, 310 p. (Cahiers libres).

[2] Alexandre Moatti, « René Dumont : les quarante ans d’une Utopie », La Vie des idées, 11 juillet 2014.

[3] Certains croient voir un pull de couleur rouge, mais les couleurs elles-mêmes changent.

[4] Voici le texte de ces deux pages (3 et 4), il s’agit du début de la préface intitulée « Fin d’une civilisation » du livre de René Dumont, L’Utopie ou la mort !, [nouv. éd.] Paris, Seuil, 1974, 188 p. (Points Politique) :

« Je n’ai guère cessé d’être révolté. Je l’étais déjà à 10 ans, en 1914, par l’épouvantable massacre, dû à la stupidité de nos généraux et de nos gouvernants, de Joffre à Poincaré. Adolphe Gauthier, qui avait été député socialiste de Clamecy de 1910 à 1914, m’initia peu après au socialisme, en me sensibilisant aux injustices. Les permissionnaires de 1917 me racontaient les « fusillés pour l’exemple ». Dès 1923-1924, au Maroc et en Tunisie, et surtout de 1929 à 1932, dans la rizière des paysans vietnamiens – alors appelés « Tonkinois » – j’ai pu toucher du doigt la misère des colonisés, la honte de l’oppression coloniale. C’est parce que je n’y pouvais rien, contrairement à ce que je croyais au départ, que je rentrai en France.

La lutte contre le néo-colonialisme est la suite logique de celle que nous fûmes trop peu nombreux à mener contre les guerres « françaises », en Indochine et en Algérie, de 1946 à 1962. Voici 40 ans que j’essaie, par des études sur le terrain, des discussions avec les collègues, mon enseignement à l’Agro et en bien d’autres lieux, par des conférences-débats et surtout par mes écrits, de faire prendre conscience aux Français, aux francophones, puis à un plus large public (depuis que je suis traduit), du caractère absolument inadmissible et des injustices fondamentales, à l’échelle mondiale surtout, de notre économie capitaliste : celle du monde qui se vante d’être libre, oubliant volontiers qu’il est d’abord le monde riche.

Inadmissible me paraît même devenu bien faible, surtout depuis le bombardement du Vietnam en 1972 ; et spécialement des digues du fleuve Rouge, fruit d’un millénaire de travail acharné. Et depuis que j’ai lu, notamment, de Barbara Ward et René Dubos, Nous n’avons qu’une terre ; du club de Rome, Halte à la croissance ; de The Ecologist de Londres, Changer ou disparaître ; de Barry Commoner, l’Encerclement ;  de Robert Lattés, Pour une autre croissance, etc.

J’ai été véritablement saisi à la gorge par les perspectives ainsi évoquées : effondrement total et inéluctable de notre civilisation au cours du prochain siècle (bien des Françaises nées en 1975 peuvent en vivre la première moitié, d’après leur espérance de vie, 75 ans) si se prolongent les actuelles croissances exponentielles (à intérêts composés) de la population et de la production industrielle. Mais ces livres ne m’ont pas pleinement satisfait, loin de là.

Je comprends déjà mal que le club de Rome, émanant de dirigeants de l’économie capitaliste, mais aussi d’économistes et de savants, s’abstienne d’indiquer plus nettement les conséquences sociales et politiques qui peuvent déjà se déduire de ses prévisions. Les naturalistes anglais du groupe Ecologist, des scientifiques, auraient dû être plus hardis sur ce terrain. Si Ward et Dubos plaident mieux la cause des pays pauvres, aucun de ces auteurs n’appelle par leurs noms les responsables du drame effroyable qui s’annonce : il le faut pourtant. Pour la première fois dans l’histoire, les plus intelligents des représentants du capitalisme avouent publiquement qu’ils […]. »

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